Quand je prends le temps de refaire le film de tant de
désastres, je réalise que j’ai vu beaucoup de jeunes gens autour de moi devenir fous
ou se suicider. Beaucoup trop au point que j’ai fini à un moment par me
demander si je ne sympathisais qu’avec des gens ayant ce profil. Avec le temps
et une petite expérience de la vie, je les revois toutes et tous et je réalise
qu’ils avaient le même profil : trop sensibles comme on dit. Ce serait
donc un handicap en ce monde mais ce n’est pas tout…
Bien sûr, on imagine quel genre d’adultes deviendraient dans
notre monde des gens rêveurs qui ne mentiraient absolument jamais, diraient
toujours la vérité, voudraient le bien d’autrui, penseraient aux autres avant
eux-mêmes, généreux à toute épreuve, transparents, polis, corrects, ne voulant
le moindre mal à personne, incapables de jalousie, reconnaissants, serviables,
désintéressés, aimants, loyaux, fidèles, constants ; en un mot : trop
bons !
Pourtant des gens comme ça existent, j’en ai rencontrés,
Dieu merci, quelques-uns dont le premier malheur fut de se sentir seuls au
monde au milieu d’un entourage où ce
genre de différence se paye cash à moins d’un miracle…
Ce qui les a rendus fous, ce qui les a fait sombrer dans la
drogue, l’alcool ou le suicide ce n’est pas seulement l’incapacité à supporter
ce monde tel qu’il est comme si on demandait à des gens carrés de devenir ronds
mais c’est surtout qu’il existe des gens qui ont besoin d’une réponse globale.
Quand ils ont la chance d’atterrir dans un milieu qui
favorise leur soif de recherches et de découvertes, ils deviennent chercheurs,
aventuriers ou tout ce qu’on veut qui occupe l’esprit en allant de l’avant. Ce
sont ces gens qui font avancer le monde et lui donnent ses pas de géant. Jadis,
ce sont ceux qui inventaient des trucs qui ne furent utiles à l’humanité que
bien après leur mort mais quand ils ne trouvent rien, ils mènent une vie de
dingue un peu à la marge du monde, l’esprit occupé à chercher en vain…
Ceux-là s’en sortent.
Le malheur, c’est les autres dont l’esprit est tout aussi
disposé à être occupé à trouver des réponses à tout, au monde, à la vie… Le
malheur, c’est le commun des mortels qui seul dans son coin veut des réponses
mais sans avoir les moyens intellectuels de se créer une représentation du
monde qui puisse calmer la furie de soif de réponse.
Ces gens existent et existeront toujours.
Aucun cynisme ne pourra jamais prendre sur eux, aucune
réponse à la con non plus. N’ayant pas le bagage intellectuel qui leur permette
de savoir que leurs questions ont été posées
par d’autres qui ont pu se donner telle
ou telle réponse, ils doivent seuls affronter le chaos et la mécanique du monde sans pouvoir
s’empêcher d’être hantés par la réponse suprême ou du moins un faisceau convergeant
de réponses qui puissent tranquilliser.
Inversement, le malheur pour certains étant qu’à force
d’avaler sans digérer, ils finissent par avoir aussi une indigestion
intellectuelle aussi fatale que l’ignorance totale de l’héritage philosophique
ou même métaphysique disponible.
Toujours est-il que la mécanique de leur enfer se ressemble :
souvent ils commencent par être émerveillés par le monde et ses merveilles,
puis avec l’âge, les soucis, l’expérience de la nature humaine qu’ils
découvrent souvent trop tôt les voilà qui tombent dans les coulisses du
monde : c’est alors le début de la fin.
Essayant alors de faire l’expérience du cynisme après un
long parcours d’émerveillement, de doute et de désespoir, ils finissent par
essayer l’humour, puis parlent de moins en moins comme s’ils voulaient se faire
discrets certains de voir la puissance des choses sans avoir la force de les
encaisser, puis un jour sans qu’on sache pourquoi après mille petits signes
qu’on ne réalise que trop tard, les voilà qui pètent les plombs sérieusement,
se tuent ou se perdent dans des substances qui leur fond supporter l’absence de réponses ou
l’excès de vision qui déséquilibre les innocents.
Je les revois un à un, une à une perdus entre ciel et terre, nés pour être
différents mais n’ayant jamais eu la chance de dépasser le doute ou la
mécanique du chaos. Cela se joue à si peu de choses la force de tenir jusqu’à
ce que passe la tempête. Un rien qui manque peut tuer la personne. Une enfance
sans amour ou avec le manque d’un amour parental et voilà une faille qui peut
exploser à tout moment et qui finit par exploser à l’heure d’affronter le
monde.
Une naissance ici et pas là, une rencontre bonne ou
mauvaise, une tentation de trop ou une folie de moins et voilà tout prêt pour
le désastre.
Je les revois un à un, une à une, ces êtres d’exception nés
pour subir la face hideuse du monde.
Impossible à ces gens-là de leur dire : « le
monde est ainsi fait ! Marche ou crève ! »
Ils aimeraient bien comprendre Dieu mais ne voient partout que
le mal !

8 commentaires:
Bonjour, j'ai trouvé votre article sur Agoravox et souhaiterais le mettre en lien sur mon blog avec sa source. Ce texte est très touchant et tellement vrai, les hommes sensibles ont du mal à se faire une place de choix dans cette société de loups et, sans en avoir connu en particulier, peut-être une ou deux personnes, j'imagine comme ces bonnes âmes doivent se battre dans une société ou le plus fort gagne toujours! Amicalement,
bonjour
merci à vous
d'être venu jusque-là
et d'avoir pris le temps
de laisser un mot
nos amis d'agoravox sont sympas
de passer de temps en temps
ces petits billets sans prétention
amicalement
Bonjour,
Fidèle d'Agoravox, je suis tombée sur votre texte qui a su me toucher de plein fouet ! je songe à deux acteurs (sans vouloir expressément faire référence à des personnes connues) qui avaient cette sensibilité là : Patrick Dewaere et Guillaume Depardieu !
Etre sensible ne veut nullement dire être faible et je pense qu'il en faut du courage pour aller jusqu'au suicide !
Alors faut-il se couper de ses émotions quand on est trop sensible pour éviter de souffrir et d'en arriver à des extrémités aussi dramatiques ou faut-il toucher le fond de son désespoir (pour mieux rebondir ensuite dans le meilleur des cas) en restant jusqu'au bout, fidèle à soi-même ?
C'est très difficile effectivement aux "différents" de se faire une place parmi les "standardisés" ! Ce n'est pas qu'ils aient la prétention d'être plus puissamment taillées pour le grand saut mais ils sont si lucides et attachés au fait de compter avant tout en tant qu'être humain, que tout irrespect en ce sens à leur égard, les conduit à se hisser de plus belle au dessus de la médiocrité, ce qui les rend infiniment plus attractifs.
Merci pour votre texte !
merci à vous
de votre spontanéité
et sincérité
amicalement
Très beau texte Merci
merci
j'aimerai passer votre texte sur mon blog, merci pour ce bel article !!
@dam
je vous en prie
ne vous gênez pas
merci
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